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Entre 1650 et 1850, les régimes changèrent, les guerres se succédèrent, et les vaisseaux grandirent — mais la façon de les bâtir, elle, resta presque identique.
Dans les grands arsenaux royaux de Brest, Toulon ou Rochefort, l'édification d'un vaisseau suit une séquence rigoureuse. Avec les réformes de Colbert au XVIIe siècle, les ingénieurs constructeurs remplacent progressivement les anciens maîtres-charpentiers qui possédaient chacun leurs propres méthodes empiriques. Ils s’occupent désormais de la conception des plans. L’édification d'un vaisseau suit une séquence rigoureuse orchestrée par les maîtres de construction, ils doivent respecter scrupuleusement les plans, veiller au choix des bois et à leur mise en oeuvre.
La construction d'un navire de guerre, qu'il s'agisse d'un imposant vaisseau de ligne ou d'une frégate plus légère, peut s’étaler de plusieurs mois jusqu’à plusieurs années. Elle mobilise des dizaines d'ouvriers spécialisés : charpentiers, calfats, forgerons, sculpteurs... Tous œuvrent à transformer des milliers de pièces de bois et de fer en un bâtiment capable d'affronter les océans.
Cet article, premier d'une série de trois, se concentre sur les phases initiales et fondamentales : la mise en place du chantier et l'édification de l'ossature du navire, sans laquelle rien ne peut être entrepris.
Phase 1 : Mise en place du chantier
© Paris, Musée de la Marine, Première vue du port de Toulon, vue du Port-Neuf pris à l'angle du Parc d'artillerie, Joseph Vernet, 1755
L'édification d'un navire exige d'abord une cale de construction appropriée. Celle-ci doit être « ferme et solide pour soutenir le poids de la construction », selon les termes des traités de l'époque. Le chantier dispose nécessairement d'une pente douce orientée vers un cours d'eau, permettant le futur lancement du bâtiment.
Cette inclinaison, permettra au navire, une fois libéré de ses entraves, de glisser naturellement vers l'eau lors de la cérémonie de mise à flot.
Sur cette pente, on dispose une série de tins : de robustes madriers posés à plat, formant des gradins destinés à supporter la quille durant toute la construction. De part et d'autre, on installe les accores, pièces de bois souvent récupérées de vieux navires, qui serviront à étayer l'ensemble de la structure et à maintenir le bâtiment parfaitement droit tout au long de son édification.
Phase 2 : Disposition des pièces principales
Une fois le chantier préparé, la première pièce mise en place est la quille, véritable colonne vertébrale du navire. Cette poutre maîtresse est généralement constituée de trois ou quatre sections assemblées bout à bout. À l'avant se trouve la rode de proue, tandis qu'à l'arrière, le talon forme l'extrémité destinée à recevoir l'étambot.
L'étambot est ensuite dressé verticalement et solidement ancré dans le talon de la quille. Cette pièce capitale recevra l'arcasse, un ensemble de plusieurs fortes pièces de bois ayant pour fonction de supporter toute la charge de la partie arrière du navire et d'accueillir la structure complexe de la poupe (voir l'article sur l'arcasse, pièce maîtresse de la poupe).
À l'avant, on place l'étrave, première défense contre les assauts de la mer. Elle constitue le premier élément d'un ensemble robuste devant résister aux paquets de mer et supportera également le mât de beaupré.
La quille, l'étrave et l'étambot forment ainsi le triangle fondamental du navire. Ces trois pièces maîtresses sont renforcées par des éléments complémentaires disposés dessus et dessous, qui viennent les consolider et les maintenir fermement en position. Ensemble, elles définissent les proportions du bâtiment dans son plan longitudinal.
© Paris, Musée de la Marine, modèle diorama d’un chantier de construction d’un vaisseau de 118 canons. Atelier de modèles des Arsenaux. N° inv. : 27 CN 10
Phase 3 : Assemblage de la membrure
On met ensuite en place la membrure, véritable cage thoracique du navire. On élève les couples sur la quille, ces ensembles composés de deux membres symétriques. Chaque membre se compose, de bas en haut, de varangues à leur base, de genoux prolongeant ces dernières, et enfin d'allonges pour former l'élévation complète du bâtiment.
On distingue les couples de levée, qui constituent les lignes principales de la coque et en définissent les formes, des couples de remplissage qui viennent s'insérer entre eux pour compléter la structure.
Aux extrémités, à l'avant et à l'arrière du navire, les couples les plus resserrés se nomment fourcats. L'ensemble de cette membrure forme l'ossature complète de la coque, donnant au navire sa forme caractéristique.
Phase 4 : Solidification de l'ensemble
Pour rigidifier cette ossature, on installe plusieurs éléments de liaison essentiels. La carlingue, longue pièce de bois, vient se poser sur les varangues parallèlement à la quille, les serrant en sandwich contre cette dernière et assurant ainsi une liaison longitudinale robuste.
On ajoute également les serres, véritables ceintures du bâtiment qui croisent tous les couples intérieurement. Elles garantissent que les couples maintiennent leur écartement régulier sur l'axe longitudinal, empêchant toute déformation de la structure.
Parmi ces serres, la bauquière ou « serre de bau » joue un rôle particulier : elle reçoit les extrémités des baux, ces poutres transversales qui, pour chaque couple, maintiennent l'écartement des flancs du navire et permettent progressivement de construire les ponts. Les serres bauquière viennent en renfort sous la bauquière pour consolider cette zone cruciale.
Phase 5 : Mise en place des structures des ponts
Plan de l'établissement de la structure d'un pont © Crédit photo - Jean Boudriot, Le vaisseau de 74 canons, tome 1
Une fois la membrure solidifiée, on peut entreprendre la construction des ponts qui vont diviser l'espace intérieur du navire en plusieurs niveaux. Cette étape marque la transition entre l'ossature brute et l'aménagement du bâtiment.
Les baux, ces poutres transversales dont les extrémités reposent sur les bauquière, forment l'armature de chaque pont. Ils sont disposés perpendiculairement à l'axe du navire, s'appuyant sur les couples pour maintenir l'écartement de la coque et supporter le poids des ponts.
Entre les baux, on installe les barrotins, pièces plus légères qui viennent compléter l'espacement et renforcer la structure. L'ensemble constitue le squelette sur lequel viendront se poser les bordages de pont.
À cette étape, on définit également l'emplacement des futurs passages : écoutilles pour la circulation verticale, emplacements des [mâts](/glossaire/mature/mat "Mât" qui traverseront les différents ponts, et ouvertures nécessaires aux manœuvres. Cette phase est cruciale car elle détermine l'organisation intérieure du navire et conditionne toutes les installations ultérieures.
© Paris, Musée de la Marine, modèle diorama d’un chantier de construction d’un vaisseau de 118 canons. Atelier de modèles des Arsenaux. N° inv. : 27 CN 10
L'ossature du navire est désormais achevée. La quille, l'étrave et l'étambot forment les fondations, la membrure dessine la coque, et les structures de ponts divisent l'espace intérieur. Cette charpente robuste constitue le squelette sur lequel tout le reste viendra s'appuyer.
Dans le prochain article, nous découvrirons comment cette ossature est habillée et aménagée : ouverture des sabords, installation de la mâture, bordage de la carène et mise en place de tous les équipements intérieurs qui transforment cette structure de bois en un véritable navire de guerre opérationnel.
Bibliographie
- Jean Boudriot, le vaisseau de 74 canons. Tome 1 - 4, Ancre édition, 1975
- Daniel Dessert, La Royale, Fayard, 1996